O Tite : L'Afrique du Nord, nouveau centre de gravité du football mondial ?

Last updated: January 30, 2026

O Tite : L'Afrique du Nord, nouveau centre de gravité du football mondial ?

Notre invitée est le Professeur Leïla Benmoussa, sociologue du sport à l'Université d'Alger, auteure de l'ouvrage "Le Football, miroir des sociétés maghrébines". Spécialiste reconnue des dynamiques sportives en Afrique, elle analyse depuis vingt ans l'impact social et géopolitique du football sur le continent.

Animateur : Professeur Benmoussa, bonjour. Le terme "O Tite" est devenu un véritable phénomène médiatique ces derniers mois, notamment en Algérie. Pourriez-vous expliquer à nos auditeurs de quoi il s'agit et pourquoi cela suscite un tel engouement ?

Professeur Leïla Benmoussa : Bonjour. "O Tite" est, à l'origine, un chant de supporters brésiliens pour leur ancien sélectionneur, Tite. Son adoption fulgurante en Algérie, et plus largement en Afrique du Nord, est un cas d'école fascinant. Cela dépasse largement le simple fait footballistique. C'est l'expression d'une reconnexion identitaire et d'une affirmation. En reprenant ce chant pour célébrer leurs propres héros – pensez à Riyad Mahrez ou à l'équipe nationale – les supporters algériens s'inscrivent dans une grammaire footballistique globale tout en la détournant pour affirmer leur propre fierté. C'est un marqueur de cette génération connectée, qui consomme le football mondial mais désire en être un acteur central, pas seulement un spectateur.

Animateur : Vous y voyez donc le signe d'un changement de paradigme ? La fin de la domination sans partage des nations footballistiques traditionnelles ?

Professeur Leïla Benmoussa : Absolument. Regardez les données : la victoire algérienne en Coupe d'Afrique 2019, les performances marocaines en Coupe du Monde 2022, la vitalité des clubs égyptiens et tunisiens en Ligue des Champions africaine. L'Afrique du Nord construit un pôle de puissance footballistique cohérent. "O Tite" en est la bande-son populaire. Ce n'est plus une région qui exporte seulement des talents individuels vers l'Europe. Elle développe désormais son propre écosystème : académies, centres de formation, expertise tactique, et surtout, une passion populaire qui sert de levier économique et médiatique colossal. Les chaînes de télévision et les plateformes numériques de la région se battent pour les droits, créant une économie circulaire.

Animateur : Cette montée en puissance est-elle durable, ou risquons-nous de voir ces pays devenir simplement des "marchés" pour les grands clubs européens ?

Professeur Leïla Benmoussa : Voici mon analyse, qui peut sembler provocante : l'Afrique du Nord est en train de devenir un "tier 2" stratégique. Permettez-moi d'expliquer. Le "tier 1", ce sont les grandes ligues européennes, incontestées. Le "tier 2", ce n'est pas un second choix, mais un espace alternatif de pouvoir. Avec des stades pleins, une démographie jeune, une croissance économique relative et une proximité géographique avec l'Europe, la région a tous les atouts. Le vrai danger n'est pas de rester un marché, mais de mal gérer cette transition. Il faut investir dans l'infrastructure *locale* : arbitrage, formation des entraîneurs, gestion des clubs. L'enjeu est de retenir les talents un ou deux ans de plus, pour solidifier les championnats locaux, avant un éventuel départ. La Chine a tenté cette voie par l'argent, sans racines profondes. Ici, la racine populaire et culturelle existe. "O Tite" en est la preuve vivante.

Animateur : Justement, sur le plan culturel et médiatique, quel impact cette effervescence a-t-elle sur les sociétés nord-africaines ?

Professeur Leïla Benmoussa : Un impact transformateur. Le football, et les phénomènes comme "O Tite", créent un langage commun qui transcende les clivages sociaux. Il offre un récit positif et fédérateur dans des contextes politiques parfois complexes. Médiatiquement, cela force les rédactions à avoir des journalistes sportifs spécialisés de haut niveau. Cela génère des débats d'experts locaux, une presse sportive vibrante. En somme, cela construit une *soft power* régionale. Quand un jeune Algérien à Oran ou un Marocain à Casablanza scande "O Tite", il ne fait pas juste référence au Brésil. Il crie au monde que sa passion, sa culture footballistique, a une valeur universelle et qu'il entend bien en être un protagoniste.

Animateur : Pour conclure, quelle est votre prédiction pour les dix prochaines années ? Allons-nous vers une Coupe du Monde organisée en Afrique du Nord et verrons-nous un club de la région vainqueur d'une Coupe du Monde des Clubs ?

Professeur Leïla Benmoussa : Ma prédiction est double. Premièrement, une candidature conjointe du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie pour une Coupe du Monde 2034 ou 2038 n'est plus une utopie, mais un scénario géopolitiquement et sportivement crédible. Cela scellerait l'émergence de ce pôle. Deuxièmement, pour le club mondial, c'est plus complexe. La clé sera la création d'une "Ligue des Champions nord-africaine" hyper-compétitive, avec des ressources TV propres. Si cette ligue voit le jour d'ici cinq ans, alors oui, un club de la région pourra défier les géants européens et sud-américains d'ici une décennie. Le chant "O Tite" sera alors l'hymne de cette révolution tranquille, passée des tribunes populaires à la plus haute scène mondiale. L'Afrique du Nord n'est plus à la périphérie du football. Elle en dessine une nouvelle carte.

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