Nadia, la Passeuse de Mémoire : Une Archiviste à Rennes au Carrefour des Histoires
Nadia, la Passeuse de Mémoire : Une Archiviste à Rennes au Carrefour des Histoires
La lumière est tamisée dans la réserve des Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, à Rennes. L'air sent le vieux papier et le silence studieux. Nadia, les mains gantées de coton blanc, déplie avec une précision de chirurgienne une grande carte topographique d’Algérie des années 1950. Son doigt suit lentement le tracé d’un oued près de Sétif, puis s’arrête. Son regard, derrière ses lunettes, n’est pas celui d’une simple catalogneuse, mais celui d’une traductrice d’absences, cherchant dans les plis du document les traces d’une histoire personnelle effacée par la grande Histoire.
Personnage et Contexte
Nadia, 52 ans, est responsable du fonds « Mémoires Migratoires » au sein de l’institution rennaise. Née à Rennes de parents arrivés de Kabylie dans le flux des rapatriements et de l’immigration de travail des années 1970, son parcours est une synthèse des dynamiques post-coloniales françaises. Titulaire d’un double master en histoire contemporaine et en sciences de l’information, son expertise technique est reconnue : elle maîtrise les protocoles de conservation (normes NF Z 44-xxx), la diplomatique des archives administratives coloniales et les enjeux juridiques du droit à l’oubli face au devoir de mémoire. Son travail dépasse la simple gestion documentaire ; il s’agit d’une ingénierie mémorielle. Elle supervise la numérisation, l’indexation et la mise en ligne de fonds complexes, dont les archives associatives de la diaspora algérienne en Bretagne et des dons privés de familles. Son objectif professionnel est clair : construire un patrimoine archivistique qui reflète la pluralité des récits constitutifs de la société rennaise contemporaine, en dépassant le récit monolithique.
Le Moment Décisif : De la Conservation à la Médiation
Le tournant dans sa carrière est survenu il y a huit ans, lors d’un projet de collecte d’archives orales. Un homme, ancien ouvrier de l’usine Citroën de Rennes, lui a confié un carton de photos et de lettres. Parmi elles, une demande de logement HLM des années 1960, où la case « origine » était barrée et réécrite. Ce document banal était une donnée primaire cruciale sur les mécanismes administratifs de l’intégration et de la discrimination. Nadia a réalisé que son rôle n’était pas seulement de préserver, mais de contextualiser et de rendre accessible.
Elle a alors initié un partenariat avec l’INA et des chercheurs de l’Université Rennes 2 pour croiser les sources. Son approche est devenue résolument systémique : elle corrèle les données quantitatives des recensements (INSEE) avec les témoignages qualitatifs et les archives visuelles pour modéliser les schémas d’installation des populations nord-africaines dans le bassin rennais. Elle organise désormais des ateliers à destination des professionnels (enseignants, travailleurs sociaux, journalistes) pour leur apprendre à décrypter ces sources. Pour elle, chaque archive est un nœud dans un réseau de significations ; la lettre d’un soldat algérien de la Grande Guerre conservée à Rennes éclaire autant l’histoire militaire française que les prémices d’une conscience nationale algérienne, et résonne avec l’histoire des immigrations ultérieures.
Son travail à Rennes, ville symbole d’une certaine idée de la France provinciale et studieuse, prend ainsi une dimension paradigmatique. Il illustre comment une métropole régionale assume, par le prisme technique et neutre de l’archivistique, la complexité de son héritage colonial et migratoire. Nadia, par sa rigueur méthodologique, opère une décentralisation mémorielle. Elle contribue à faire de Rennes non pas un simple lieu de conservation, mais un acteur actif dans la production d’un savoir historique multiperspectiviste, où l’histoire de l’Algérie et de l’Afrique n’est plus une annexe exotique, mais une composante intrinsèque et analysable du développement urbain, social et culturel local. Sa motivation profonde réside dans cette conviction : la clarté des archives est le premier rempart contre l’amnésie et la simplification des récits identitaires.