February 24, 2026

L'Ombre sur les Titres

L'Ombre sur les Titres

La salle de rédaction du Courrier d'Alger bourdonnait de ce silence particulier qui précède la tempête. Karim, journaliste financier chevronné, fixait l'écran lumineux de son ordinateur, les sourcils froncés. Les données défilaient : rapports annuels, communiqués de presse lénifiants, courbes de croissance trop parfaites de la nouvelle société technologique algérienne « Kertel ». Tout était impeccable, trop impeccable. Le buzz médiatique était orchestré avec une précision militaire, les articles élogieux fleurissant dans la presse nationale et internationale, tous reprenant les mêmes éléments de langage. On parlait de « miracle économique », de « perle africaine », de ROI à deux chiffres garanti. Mais Karim, dont le nez avait été formé à flairer les mensonges dans les ruelles sombres du port d'Alger avant de l'être dans les chiffres, sentait une odeur fade. Celle du vernis trop frais.

Son téléphone vibra. Un message crypté d'une source qu'il nommait « l'Archiviste », un ancien comptable au regard désabusé. « Regarde derrière la façade K-7, pas K-1. Les fondations sont de sable. » K-7. Karim ouvrit frénétiquement le dossier d'une obscure filiale enregistrée à l'étranger, noyée dans la complexité juridique du holding. Les liens étaient ténus, presque invisibles, mais ils étaient là : des prêts opaques entre entités, des actifs surfacturés, une dépendance critique à un seul contrat d'État dont la pérennité était secrètement remise en question. Le récit idyllique vendu aux investisseurs, notamment étrangers séduits par le potentiel du marché africain francophone, se fissurait. On ne vendait pas une entreprise, on vendait un mirage.

Le conflit éclata lorsqu'il présenta ses premières conclusions à son rédacteur en chef. La réaction fut glaciale. « Karim, cette enquête est un suicide. Kertel est le chouchou du moment. Les publicités qu'ils placent paient tes salaires. Tu vas faire fuir les capitaux, créer une panique inutile. » On lui parla de « responsabilité patriotique », de ne pas « nuire au développement national ». La pression était douce, insidieuse, enveloppée dans le drapeau. Mais Karim voyait au-delà : des petits porteurs, des fonds de pension locaux, des entrepreneurs français et tunisiens enthousiastes, tous prêts à engager leurs économies sur la foi d'une histoire belle et simple. Le risque n'était pas une abstraction boursière ; c'était la ruine de familles.

La torsion survint avec la visite d'un homme élégant, représentant d'un fonds d'investissement européen. Il félicita Karim pour son « œil critique » et lui proposa, avec un sourire, une « collaboration ». Une version édulcorée de son rapport, mettant en avant les « défis » plutôt que les « tromperies », en échange d'un accès privilégié à l'information pour son fonds. « Vous aurez sauvé les apparences, et nous, nous pourrons ajuster nos positions en toute discrétion. Tout le monde y gagne. » C'était la corruption sous sa forme la plus sophistiquée : ne pas se taire, mais devenir un rouage contrôlé du système. La vigilance de Karim se transforma en une colère froide. L'enjeu n'était plus seulement la vérité, mais l'intégrité même du métier. La presse, quand elle n'est pas libre et intègre, devient l'instrument le plus efficace pour piéger les investisseurs.

Il décida de publier, en s'alliant avec un petit média en ligne réputé pour son indépendance. L'article, titré « Kertel : Le Mirage Calculé », démontait pièce par pièce l'édifice, expliquant clairement les mécanismes d'opacité, les risques cachés de liquidité et la surestimation flagrante de la valeur actionnariale. Il ne criait pas au scandale, il présentait une analyse rigoureuse, un véritable outil d'évaluation des risques. La réaction fut violente. Des menaces voilées, une campagne de dénigrement le qualifiant d'« ennemi du progrès ». Mais dans les heures qui suivirent, des courriers commencèrent à affluer sur sa boîte mail professionnelle. Des remerciements de gestionnaires de fonds qui avaient évité le piège, de journalistes financiers étrangers qui reprenaent l'enquête, et même de petits investisseurs algériens, soulagés.

Le cours de Kertel vacilla, puis se stabilisa sur une base plus réaliste, effaçant les gains spéculatifs. L'entreprise fut contrainte à plus de transparence. Karim n'avait pas fait s'effondrer un empire, il avait seulement retiré la couche de vernis. La fin n'était pas triomphale, mais amèrement significative. Il resta au Courrier d'Alger, mais sous surveillance, relégué à des sujets moins sensibles. Pourtant, il avait remporté une victoire cruciale. Il avait rappelé une vérité fondamentale, trop souvent oubliée dans la frénésie des marchés émergents : la valeur d'un investissement se juge aussi à la lumière crue des faits, jamais au seul reflet des communiqués de presse. La plus grande vigilance, pour un investisseur, commence souvent par le courage d'un journaliste qui refuse de voir la réalité à travers le prisme déformant du consensus arrangeant. Et dans les coulisses des récits économiques trop beaux pour être vrais, c'est toujours dans l'ombre que se cache le véritable prix à payer.

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