L'Afrique face au défi numérique : Entretien avec le Pr. Karim Belkacem

Last updated: March 23, 2026

L'Afrique face au défi numérique : Entretien avec le Pr. Karim Belkacem

Le Pr. Karim Belkacem est un économiste et sociologue algérien de renom, spécialiste des mutations numériques dans les pays du Sud. Ancien conseiller pour l'UNESCO, il dirige aujourd'hui l'Observatoire Panafricain des Sociétés et des Technologies (OPAST) à Alger. Ses travaux sur la fracture numérique et les modèles de développement endogène font autorité.

Présentateur : Pr. Belkacem, merci d’être avec nous. Pour commencer simplement, comment définiriez-vous le terme "fracture numérique" pour un public qui découvre le sujet ?

Pr. Karim Belkacem : Imaginez deux rivières. L'une, large et puissante, transporte des données, des connaissances, des opportunités économiques. L'autre, mince et intermittente, peine à faire passer quelques filets d'eau. La fracture numérique, c'est l'écart entre ceux qui ont un accès libre et efficace à la première rivière – souvent en Europe, en Amérique du Nord, en Asie – et ceux qui sont condamnés à la seconde. En Afrique, cela ne se résume pas seulement à avoir ou non un smartphone. C'est la qualité de la connexion, le coût prohibitif des données, le manque de contenus locaux pertinents, et surtout, l'absence de souveraineté sur nos propres infrastructures et données.

Présentateur : Vous parlez de souveraineté. Pourquoi est-ce l'élément central, selon vous ?

Pr. Karim Belkacem : Parce que c'est la question du "pourquoi" derrière la fracture. La fracture n'est pas un accident. Elle est le résultat de décennies de dépendance structurelle. Nos câbles sous-marins sont souvent contrôlés par des intérêts extérieurs. Nos données transitent et sont stockées sur des serveurs situés à des milliers de kilomètres. Nos jeunes utilisent des plateformes conçues à San Francisco ou à Shenzhen, qui ne reflètent pas leurs réalités culturelles et ne valorisent pas leurs économies locales. Nous sommes des consommateurs passifs dans un écosystème que nous ne maîtrisons pas. L'urgence n'est donc pas seulement de "se connecter", mais de décider *comment* et *au service de quel projet de société* nous nous connectons.

Présentateur : Prenons l'exemple de l'Algérie ou d'autres pays d'Afrique. Quels sont les obstacles les plus concrets à cette souveraineté numérique ?

Pr. Karim Belkacem : Ils sont multiples et s'emboîtent. D'abord, l'investissement : construire des data centers, déployer la fibre optique sur un vaste territoire, c'est extrêmement coûteux. Ensuite, la régulation : nos cadres juridiques sont souvent dépassés, copiés sur des modèles européens inadaptés. Il y a aussi la formation : nous avons besoin d'ingénieurs, de régulateurs, d'entrepreneurs formés à ces enjeux. Mais le plus grand obstacle, peut-être, est mental. C'est la croyance que la technologie est un produit d'importation, un "ready-made", et non un outil que l'on peut modeler. Nous devons passer d'une logique de consommation à une logique de création et de contrôle.

Présentateur : Voyez-vous des signes d'espoir, des initiatives qui inversent cette tendance ?

Pr. Karim Belkacem : Absolument, et c'est crucial de les souligner. Regardez les fintechs en Côte d'Ivoire ou au Kenya, qui révolutionnent l'inclusion bancaire. Voyez les initiatives de cloud souverain au Sénégal ou au Rwanda. En Algérie, il y a une prise de conscience forte sur la sécurisation des infrastructures critiques. La jeunesse est un formidable moteur : elle code, elle innove, elle crée des start-ups pour résoudre des problèmes locaux – l'agriculture, la santé, l'éducation. Le mouvement est lent, fragmenté, mais il est réel. Il prouve que lorsque nous posons la question "pourquoi faire ?" avant "comment faire ?", les solutions émergent.

Présentateur : Pour conclure, quelle est votre prédiction ou votre souhait pour les dix prochaines années ?

Pr. Karim Belkacem : Ma prédiction est que la pression deviendra trop forte pour que le statu quo persiste. Les risques – cyberattaques, surveillance étrangère, évasion fiscale des géants du numérique – deviendront criants. Mon *souhait* est que cela débouche sur un "Panafricanisme numérique". Non pas un repli, mais une intégration régionale forte pour mutualiser les coûts, harmoniser les régulations, créer un marché continental pour nos solutions numériques. L'Afrique ne rattrapera pas son retard en courant derrière le Nord. Elle doit tracer son propre chemin, en utilisant le numérique pour renforcer ses cultures, intégrer ses économies et amplifier la voix de ses peuples. La décennie à venir sera celle du choix : rester un terrain de jeu pour les autres, ou devenir enfin les architectes de notre propre destin numérique. L'urgence est totale, et l'occasion, historique.

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