La maille qui unit : rencontre avec une artisane algérienne à l'occasion de la Journée du tricot
La maille qui unit : rencontre avec une artisane algérienne à l'occasion de la Journée du tricot
Notre invitée, Leïla Benmoussa, est une designer textile algéroise de 42 ans. Diplômée des Beaux-Arts d'Alger et de l'École Duperré à Paris, elle a fondé l'atelier "Mains d'El-Djazair" qui valorise les savoir-faire traditionnels maghrébins. Son travail, exposé de Tunis à Dakar, explore les intersections entre patrimoine artisanal et design contemporain.
Présentateur : Leïla, bonjour. Le 21 octobre est célébré comme "Journée du tricot" dans plusieurs pays. En tant que spécialiste du textile, que représente pour vous cette date symbolique ?
Leïla Benmoussa : Bonjour. Cette journée, née au Japon dans les années 90, est bien plus qu'une célébration d'une technique. C'est un hommage à la patience, à la transmission et à la résilience. En Algérie, où le tissage et le travail de la laine font partie de notre ADN culturel – des tapis de Ghardaïa aux burnous des Aurès –, le tricot moderne dialogue avec une mémoire textile millénaire. Pour moi, c'est l'occasion de rappeler que chaque boucle de laine porte en elle une histoire, souvent celle des femmes qui ont maintenu ces savoirs vivants.
Présentateur : Justement, comment ce patrimoine artisanal survit-il à l'ère de la fast fashion et de la production de masse ?
Leïla Benmoussa : (Elle sourit) Vous touchez là au cœur du défi. La fast fashion a créé une déconnexion : on ignore souvent l'origine des fibres, les mains qui les ont travaillées. Pourtant, en Afrique du Nord, nous assistons à un contre-mouvement fascinant. Des jeunes designers revisitent les points traditionnels – comme le point de riz ou les motifs berbères – avec des fibres écologiques, comme la laine d'Arganier du Maroc ou le coton bio algérien. Mon atelier, par exemple, forme des artisanes à créer des pièces hybrides : un pull moderne qui intègre le motif du "henné" ou une écharpe aux couleurs du désert. C'est une résistance par la créativité.
Présentateur : Vous parlez de durabilité. Le tricot peut-il être un acte écologique et politique ?
Leïla Benmoussa : Absolument. Tricoter, c'est d'abord choisir sa matière : privilégier la laine locale, éviter les fibres synthétiques issues du pétrole. En Algérie, la relance de la filière lainière dans les régions de Tlemcen ou de Sétif est un enjeu économique et environnemental. Politiquement, c'est un acte de souveraineté : reprendre le contrôle de notre production textile, créer des emplois locaux, surtout pour les femmes en milieu rural. Chaque écharpe tricotée ici, avec notre laine, est un petit manifeste contre l'uniformisation.
Présentateur : Quelles sont les innovations qui vous inspirent actuellement sur le continent africain ?
Leïla Benmoussa : Je suis particulièrement inspirée par deux mouvements. D'abord, les "tricot-thérapies" qui se développent à Dakar ou à Tunis : des ateliers où le tricot devient outil de bien-être mental, de reconstruction sociale. Ensuite, l'innovation technologique : au Kenya, des start-ups développent des machines à tricoter low-energy adaptées aux petits ateliers artisanaux. Imaginez demain une artisane de Kabylie concevant un modèle sur tablette, le produisant avec une laine teinte aux pigments naturels locaux, et le vendant en direct à Marseille ou Montréal via une plateforme éthique. C'est cette alliance du racine et de la modernité qui fera la force de notre artisanat.
Présentateur : Enfin, quelle vision avez-vous pour l'avenir du tricot en Algérie et en Afrique ?
Leïla Benmoussa : Je vois trois tendances fortes. Premièrement, le retour du "fait main" comme marqueur d'identité et de qualité, porté par une génération qui cherche du sens dans sa consommation. Deuxièmement, l'émergence de réseaux panafricains d'échange de savoirs : imaginez une plateforme où les fileuses mauritaniennes, les teinturières maliennes et les tricoteuses algériennes partagent leurs techniques. Enfin, je prédis que le tricot deviendra un langage artistique à part entière – on le voit déjà avec les installations murales en laine en Afrique du Sud. La maille, ce geste répétitif et méditatif, deviendra notre réponse poétique à un monde trop rapide. En Algérie, nous avons tout pour être acteurs de cette renaissance : un patrimoine riche, une jeunesse créative, et cette patience héritée de nos aïeules, qui savent que les plus belles choses prennent du temps à se tisser.
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