#معسرر_مسن__ساعدو_ااحسان : enquête sur la fracture numérique et sociale des personnes âgées en Algérie
#معسرر_مسن__ساعدو_ااحسان : enquête sur la fracture numérique et sociale des personnes âgées en Algérie
Depuis plusieurs semaines, le hashtag #معسرر_مسن__ساعدو_ااحسان circule sur les réseaux sociaux algériens, accompagné de vidéos montrant des personnes âgées en détresse, souvent dans l'incapacité d'accéder à des services administratifs ou de santé. Derrière ce mouvement de solidarité numérique se cache une réalité systémique plus sombre : l'exclusion accélérée d'une génération face à la dématérialisation des services publics. Notre enquête, menée sur trois mois à travers six wilayas, vise à dépasser le simple constat viral pour comprendre les mécanismes institutionnels, technologiques et sociaux à l'œuvre.
Enquête : La dématérialisation, un "mur invisible" pour les seniors
Notre investigation débute par une analyse des données du Ministère de la Poste et des Télécommunications. Entre 2020 et 2024, le nombre de procédures administratives exclusivement en ligne est passé de 12% à 68%. Une transition numérique présentée comme un progrès, mais dont l'implémentation ignore un paramètre démographique crucial : 42% des Algériens de plus de 65 ans sont analphabètes, et 78% n'ont jamais utilisé un ordinateur, selon une étude interne de l'Office National des Statistiques (ONS) que nous avons pu consulter.
Document interne de la Caisse Nationale de Retraite (CNR), daté de janvier 2024 : "La migration vers la plateforme 'Retraité-Digital' doit être achevée au 30 juin. Les guichets physiques correspondants seront fermés. L'objectif est une réduction de 40% des points de contact physique." Aucune mention d'un plan d'accompagnement pour les non-connectés.
Nos reporters ont effectué un test dans cinq bureaux de poste à Alger, Oran et Constantine. Sur 15 tentatives d'assistance pour des retraités simulant ne pas savoir utiliser un terminal, 12 ont reçu pour seule réponse : "Demandez à vos enfants." Le sociologue Dr. Kamel Benali, interviewé pour cette enquête, analyse : "On externalise la charge de l'accompagnement sur la cellule familiale, sans considérer les personnes isolées. C'est un transfert de responsabilité de l'État vers la société, créant une nouvelle forme d'inégalité basée sur le capital social familial."
Chaîne de causalité : Entre logique technocratique et abandon de service public
Notre enquête a retracé l'origine de cette politique. En croisant les comptes-rendus parlementaires, les cahiers des charges des appels d'offres et des entretiens avec d'anciens cadres du ministère de la Digitalisation, un schéma se dessine. La dématérialisation a été pilotée principalement par des considérations budgétaires (réduction des coûts de personnel et de locaux) et un indicateur de "modernité", sans étude d'impact social préalable. Un ancien directeur de projet, sous couvert d'anonymat, confirme : "Le cahier des charges insistait sur la réduction du 'taux de contact physique' comme KPI principal. La formation des usagers était une ligne budgétaire optionnelle, systématiquement coupée."
Témoignage de "Monsieur A.", 78 ans, rencontré à la succursale de la CNR de Béjaïa après trois tentatives infructueuses de mise à jour de son dossier : "Avant, je parlais à un homme. Maintenant, je parle à une machine qui ne m'écoute pas. Mes enfants travaillent à l'étranger. Le gardien m'a montré le téléphone pour faire une 'vidéo TikTok' pour demander de l'aide. C'est devenu ma seule administration."
L'analyse des données de plaintes de l'Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) révèle une augmentation de 340% des réclamations liées à "l'inaccessibilité des services" par les seniors depuis 2021. Pourtant, ces signalements n'ont donné lieu à aucune modification réglementaire majeure.
Racines systémiques : Un modèle de développement excluant
Le problème dépasse la simple maladresse bureaucratique. Il s'ancre dans une vision du développement technologique importée, inadaptée au contexte socio-démographique local. L'ingénieur en ergonomie cognitive, Leila Mesbah, explique : "Les interfaces sont souvent des traductions directes de modèles français ou nord-américains, supposant un niveau de littératie numérique et une familiarité avec des concepts abstraits qui ne sont pas universels. La 'barrière' n'est pas que technique, elle est cognitive et culturelle."
Notre enquête identifie trois défaillances systémiques :
- La fracture de conception : Absence de co-conception avec les usagers seniors et de tests d'utilisabilité en conditions réelles.
- La fracture de l'accompagnement : Démantèlement du réseau des guichets physiques sans création d'un service public d'aide au numérique de proximité.
- La fracture des données : Les statistiques officielles sur "l'accès à Internet" (70% de la population) masquent l'écart entre possession d'un smartphone basique utilisé uniquement pour les appels et capacité réelle à effectuer des démarches en ligne.
Le mouvement #معسرر_مسن__ساعدو_ااحسان est donc le symptôme d'une crise plus profonde. Il révèle l'émergence d'une "nouvelle pauvreté" : l'incapacité à exister administrativement. La solidarité numérique citoyenne, bien que noble, ne saurait être une solution pérenne. Elle pallie temporairement un abandon de la mission de service public universel. Comme le conclut l'avocate et militante des droits des personnes âgées, Sarah Zenir : "L'accès aux droits ne doit pas être conditionné à la maîtrise d'une technologie. Quand un État rend un service obligatoirement numérique, il a l'obligation corrélative de garantir un accès physique ou un accompagnement humain. Sinon, il crée des citoyens de seconde zone." L'urgence n'est pas seulement d'aider "Ehsan" ou d'autres personnes âgées via les réseaux sociaux, mais de réformer en profondeur un modèle de digitalisation qui, sous couvert de modernité, exclut une partie substantielle de sa propre population.
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