«ด้วงกับเธอ EP1» : Quand une série thaïlandaise nous parle (aussi) d'Afrique et de nos écrans biaisés
«ด้วงกับเธอ EP1» : Quand une série thaïlandaise nous parle (aussi) d'Afrique et de nos écrans biaisés
Je vais être direct : je suis tombé sur le buzz autour de «ด้วงกับเธอ EP1» (Dung Kap Thoe EP1) presque par hasard, et cela a été une claque. Pas tant pour la série thaïlandaise en elle-même – une comédie romantique apparemment légère – que pour le déferlement de réactions venant… d'Algérie et du Maghreb. Et c'est là que mon sang de chroniqueur un peu ronchon n'a fait qu'un tour. Parce que ce phénomène minuscule et parfaitement anodin en apparence est un miroir grossissant de tout ce qui cloche dans notre paysage médiatique francophone, obsédé par l'Occident et aveugle aux dynamiques du Sud. Oui, une série thaïlandaise sous-titrée en français commentée massivement par des Algériens, c'est un fait culturel bien plus significatif qu'un énième débat sur la dernière polémique parisienne.
L'Afrique regarde où elle veut, merci bien
La première leçon, et elle est de taille, c'est celle de l'autonomie culturelle. Les grands médias francophones, souvent ancrés dans une vision quasi néocoloniale de la « Francophonie », aiment à montrer une Afrique consommatrice passive de contenus français ou américains. Et voilà que des milliers de jeunes Algériens, Tunisiens, Marocains, s'emparent d'un produit venu d'Asie du Sud-Est, via les chemins de traverse du streaming et des réseaux sociaux. Ils se passent parfaitement de l'aval des programmateurs de nos chaînes « métropolitaines ». Ce détail est capital : il signe la mort définitive du monopole des gatekeepers culturels traditionnels. L'audience africaine, hyper-connectée et polyglotte, construit son propre panthéon audiovisuel, mélangeant k-dramas, telenovelas, séries turques et maintenant des « lakorns » thaïlandais. Où sont nos « grands » reportages sur cette révolution silencieuse ? Coincés à discuter du dernier film français à budget moyen, probablement.
Le fossé abyssal des rédactions
Ce qui me scandalise – et j'assume pleinement ce terme – c'est le décalage total entre la réalité vibrante de ces échanges culturels transcontinentaux et le traitement médiatique qui en est fait. La « une » de nos journaux en ligne francophones parlera de la présidentielle française, du dernier clash politique à Paris, peut-être d'un conflit en Afrique sous l'angle sécuritaire. Mais la vitalité culturelle, les nouvelles solidarités numériques entre la banlieue de Bangkok et celle d'Alger ? Rien. Nada. Un vide sidéral. C'est comme si les rédactions, prisonnières de leurs grilles de lecture héritées du XXe siècle, refusaient de voir que l'influence culturelle ne suit plus les anciennes routes impériales. Elle est désormais rhizomatique, imprévisible, et se moque bien des frontières linguistiques ou mentales. Quand une série comme «ด้วงกับเธอ» devient un sujet de memes et de discussions enflammées à Oran ou à Annaba, c'est une information. Une vraie. Pourquoi est-elle traitée comme un fait divers insignifiant ? Parce qu'elle ne rentre pas dans le cadre ? Précisément.
Le français, langue de liaison, pas de soumission
Et il y a ce délicieux paradoxe du sous-titrage français. Ces contenus asiatiques sont souvent sous-titrés en français par des communautés de fans, faisant de notre langue non plus le vecteur d'une culture dominante, mais un simple outil de traduction au service d'échanges globaux où la France n'est plus le centre. Le français devient une lingua franca du divertissement populaire, détachée de son berceau historique. C'est une revanche magnifique et inconsciente. Les jeunes Algériens qui commentent en français sous les épisodes ne célèbrent pas la « Francophonie » institutionnelle ; ils utilisent un outil pratique pour discuter d'une histoire thaïlandaise. La langue est réappropriée, détournée de sa mission civilisatrice originelle, et c'est tant mieux.
Alors, «ด้วงกับเธอ EP1» est-elle un chef-d'œuvre ? Peu importe. Son vrai mérite est d'avier servi de révélateur. Elle expose l'archaïsme d'un système médiatique francophone qui, tout en étant techniquement capable de couvrir le monde, reste mentalement replié sur l'Hexagone et ses obsessions. Elle nous rappelle que l'Afrique n'attend pas le contenu qu'on veut bien lui donner. Elle le choisit, le commente, et en fait un phénomène sans demander la permission à quiconque. La prochaine fois qu'un rédacteur en chef se demandera quoi mettre en « tier2 » ou dans la rubrique « insolite », qu'il aille voir les tendances sur les réseaux sociaux à Alger ou à Abidjan. Il y trouvera, comme avec cette série thaïlandaise, non pas de l'exotisme, mais le futur de l'espace culturel francophone : décentralisé, connecté, et enfin libéré du complexe du regard vers le Nord. Le train est déjà en marche. Le choix est simple : monter à bord ou rester sur le quai à commenter son propre déclin.